• 9 avr.

Définir votre "assez" : la question que personne ne pose en entrepreneuriat

Temps de lecture : 6 minutes

En entrepreneuriat, on parle beaucoup d'objectifs financiers. Combien gagner. Comment scaler. Quel chiffre d'affaires atteindre pour se sentir légitime. Mais il y a une question que personne ne pose jamais : à partir de quand c'est assez ? Pas "assez pour survivre". Pas "assez pour rembourser ses crédits".

Assez pour ne plus prendre de décisions par peur.

Assez pour choisir ses activités selon ce qu'elles apportent, pas selon ce qu'elles rapportent.

Cette question, je ne me la suis pas posée pendant longtemps.

Pendant vingt ans de salariat, mon salaire augmentait chaque année. Les responsabilités aussi. Et à chaque palier, l'objectif se déplaçait. Le prochain poste. La prochaine prime. L'équipe plus grande.

Il n'y avait pas de ligne d'arrivée. Juste une direction : plus.

Je pensais que c'était une caractéristique du salariat, cette course sans fin. Que l'entrepreneuriat serait différent. Ce n'est pas le cas par défaut. En entrepreneuriat, la logique du "plus" se déguise différemment. Elle prend la forme d'une nouvelle activité à lancer, d'un produit supplémentaire, d'un palier de revenus à dépasser. Le mécanisme est identique. Seul le costume change.

Ce qui entretient cette logique, ce n'est pas l'ambition. C'est l'absence de seuil défini.

Mon expérience en investissement immobilier est l'exemple le plus concret que j'aie sur ce sujet.

Quand nous avons commencé à investir en 2019, nous avions un objectif chiffré : emprunter jusqu'à 900 000 euros et obtenir 9 000 euros de revenus locatifs mensuels. Ce chiffre n'était pas arbitraire. Il correspondait à environ 4 500 euros chacun, ce que j'estimais nécessaire pour financer une bonne maison de retraite un jour. Un seuil de sécurité long terme, posé noir sur blanc.

La première partie a été difficile. Dossier solide : deux CDI, aucun endettement, bons salaires. Et pourtant, j'ai vu une dizaine de banques avant d'en trouver une prête à suivre. Les autres étaient frileuses sur l'investissement en SCI, peu habituées à ce montage, peu motivées à comprendre. Une seule a dit oui.

Cinq ans plus tard, pour notre dernier bien en 2024, j'avais un dossier objectivement moins rassurant sur le papier : je n'étais plus salariée. Mais j'arrivais avec un historique, des biens existants, des revenus locatifs réels. Quatre banques consultées, quatre accords.

Ce retournement montre quelque chose d'important sur la définition du seuil.

Au départ, le seuil que nous avions fixé nous a aidés à tenir face aux refus. On ne cherchait pas à maximiser. On cherchait à atteindre un objectif précis. Ça change la façon dont on supporte les obstacles.

Et à l'arrivée, une fois la capacité d'emprunt atteinte, il a fallu décider d'arrêter. Pas parce que les banques refusaient. Parce que nous avions défini ce qu'était "assez" avant de commencer. Sans ça, chaque nouvelle opportunité aurait semblé justifiable.

Un bien de plus, un rendement de plus, une sécurité supplémentaire.

Le seuil défini en amont est ce qui a rendu la décision d'arrêter possible, et lisible. Quand on ne sait pas ce qu'est "assez", chaque décision devient justifiable.

Encore un projet, parce qu'on ne sait jamais.

Encore une source de revenus, pour sécuriser.

Encore une optimisation, parce que ça peut toujours aller mieux.

L'absence de seuil n'est pas un oubli. C'est souvent un choix inconscient. Un seuil défini oblige à décider ce qui compte vraiment. C'est inconfortable. Tant qu'il n'existe pas, on peut tout garder ouvert.

Il y a une autre raison, plus culturelle. La croissance est la seule direction légitime dans le discours entrepreneurial dominant. Dire "je veux gagner X et pas plus" passe pour de la frilosité, un manque d'ambition, une erreur de stratégie. Personne ne te félicite d'avoir atteint votre seuil. On te demande ce que tu prévois pour la suite.

Ce que ça coûte est rarement visible de l'extérieur.

Un entrepreneur avec quatre activités rentables qui regarde la cinquième. Des revenus qui ont doublé en trois ans, et un sentiment persistant que ce n'est pas encore stable. Des décisions prises non pas parce qu'elles ont du sens, mais parce qu'elles pourraient "sécuriser" quelque chose qui n'est pas clairement défini.

Ce n'est pas de l'ambition mal placée. C'est une insatisfaction structurelle. Elle ne disparaît pas avec l'argent qui s'accumule, parce qu'elle ne vient pas d'un manque d'argent. Elle vient de l'absence de référence : par rapport à quoi est-ce que je mesure que c'est suffisant ?

Sans seuil, la réponse est toujours : ce n'est pas encore suffisant.

Définir son seuil de suffisance, ça se fait en trois étapes. Dans l'ordre, parce que cet ordre compte.

1- Le seuil de sécurité

C'est le montant dont vous avez besoin pour ne plus prendre de décisions par peur.

Peur de manquer. Peur de devoir tout recommencer. Peur qu'un imprévu fasse tout s'effondrer.

Ce seuil est personnel et concret. Il prend en compte vos charges fixes, votre trésorerie de précaution, ce que vous considérez comme un filet réel. Pas un chiffre théorique. Un chiffre qui, atteint, vous permet de décider sans la peur en arrière-plan.

La plupart des gens s'arrêtent là et n'articulent pas les deux suivants. Ce qui fait que même quand ce seuil est atteint, le sentiment d'insécurité persiste, parce qu'aucun seuil supérieur n'a été défini.

2- Le seuil de confort

C'est le montant qui vous permet de vivre sans compromis sur ce qui compte pour vous.

Voyager quand vous en avez envie. Déléguer ce que vous ne voulez plus faire. Ne pas surveiller chaque dépense. Faire des choix de vie sans les soumettre à un calcul serré.

Ce seuil est différent du précédent parce qu'il ne répond pas à la peur, il répond à une envie de vie concrète. Il demande de savoir ce que vous voulez vraiment, ce qui est souvent plus difficile à clarifier que ce dont vous avez besoin.

3- Le seuil de liberté

C'est le montant à partir duquel l'argent supplémentaire n'améliore plus votre vie de façon tangible.

Ce seuil existe. Il est différent pour chacun. Mais peu de personnes se donnent la permission de le calculer, parce que le nommer revient à dire : au-delà, je n'ai plus besoin de plus.

Ce n'est pas renoncer à gagner davantage. C'est décider que les activités qui dépassent ce seuil doivent avoir une autre raison d'être que financière.

Pour mettre en pratique ces trois seuils, voici les questions à se poser :

1- Pour le seuil de sécurité : si mes revenus s'arrêtaient demain pendant six mois, qu'est-ce qui serait menacé ? Ce chiffre, multiplié par deux, est souvent un bon point de départ.

2- Pour le seuil de confort : listez cinq compromis que vous faites régulièrement par manque d'argent, même petits. Quel montant mensuel permettrait d'en éliminer la plupart ? Ce n'est pas un budget théorique. C'est votre vie telle que vous voudriez la vivre.

3- Pour le seuil de liberté : au cours des douze derniers mois, quelle décision avez-vous prise uniquement parce qu'elle rapportait de l'argent, sans autre raison ? Si vous n'aviez plus besoin de cet argent, l'auriez-vous prise quand même ? La réponse dit beaucoup.

Ce que ces seuils changent dans une constellation professionnelle est concret.

Quand les trois seuils sont définis, les critères pour ajouter ou garder une activité changent de nature.

Une activité qui dépasse le seuil de liberté n'a pas à être justifiée financièrement. Elle doit l'être autrement : par ce qu'elle apporte, par ce qu'elle permet d'apprendre, par la façon dont elle s'articule avec le reste.

Une activité en dessous du seuil de sécurité doit être regardée franchement : est-ce qu'elle contribue vraiment à y accéder, ou est-ce qu'elle occupe de l'énergie sans rapprocher de l'objectif ?

C'est ce qui fait la différence entre une constellation construite par accumulation et une constellation construite par intention. La première grossit. La seconde se densifie.

J'ai passé plusieurs années à ajouter des activités sans avoir clairement défini ces seuils. La période où j'avais huit gîtes, une boutique en ligne, des investissements à gérer et un début de contenu à produire. Les revenus étaient bons. La clarté ne l'était pas. Ce n'est qu'en définissant ce dont j'avais réellement besoin, et ce à partir de quoi l'argent supplémentaire ne changeait plus grand chose à ma vie quotidienne, que j'ai commencé à faire des choix différents. Réduire le nombre de gîtes. Arrêter la boutique en ligne. Concentrer l'énergie sur ce qui avait du sens au-delà du rendement.

Pas parce que le reste ne rapportait pas. Parce que j'avais enfin une référence pour décider.

Définir son "assez" n'est pas une question financière. C'est une question de gouvernance personnelle.

Sans cette référence, les décisions entrepreneuriales sont prises dans un vide de sens. On optimise sans direction. On sécurise sans savoir ce qu'on protège vraiment.

Avec elle, chaque choix devient mesurable par rapport à quelque chose de concret : est-ce que cette décision me rapproche de la vie que j'ai décrite, ou est-ce qu'elle m'en éloigne ?

C'est une question simple. Mais elle demande d'avoir fait le travail de définition d'abord.

Si vous voulez aller plus loin sur la construction de votre constellation et clarifier ce qui compte vraiment dans votre modèle d'activités, ma newsletter gratuite traite ces sujets chaque semaine. Et si vous voulez un point de départ structuré, Le Révélateur de constellation est un outil de diagnostic en 50 questions conçu pour cartographier votre constellation et identifier ce qui la freine. Une partie traite les revenus générés et votre seuil de suffisance et permet de prendre du recul.

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